France – Espagne, chronologie d’une rivalité au sommet

La France et l’Espagne seront opposées pour la dixième fois en sept ans dans une grande compétition internationale mercredi soir. L’occasion de remonter le temps et de revenir sur les duels qui ont marqué l’histoire.

France – Espagne, c’est une histoire d’amour et de haine. Une histoire entre deux frères ennemis. Deux nations qui dominent l’Europe du basket depuis des années (enfin, surtout une). Deux équipes qui ne s’aiment pas – du moins en apparence – et qui ont à coeur de se défier. Mais pour vraiment comprendre la rivalité entre les deux groupes, nous avons souhaité revenir aux origines récentes de ses duels. Car France – Espagne, c’est aussi un classique de l’histoire du basket tricolore depuis une demi-décennie.

17 septembre 2009, quart de finale de l’Eurobasket en Pologne.

Tout commence avec une correction en 2009

France 66 – 86 Espagne. Il faut remonter à 2009 pour retrouver la trace du premier affrontement « récent » entre les deux sélections. Evidemment, les deux équipes ont bien changé depuis mais on retrouvait déjà Tony Parker, Boris Diaw, Florent Piétrus et un jeune Nicolas Batum d’un côté, opposés à Marc et Pau Gasol, Juan Carlos Navarro, Rudy Fernandez, Ricky Rubio, Victor Claver, etc. L’Espagne a marché sur la rencontre. Pau Gasol a marché sur la rencontre. Le pivot, fraîchement sacré champion NBA avec les Los Angeles Lakers quelques mois auparavant, a inscrit 28 points en plus de ses 9 rebonds ce soir-là. « Il a survolé les débats. C’est très difficile de l’enrayer lorsqu’il évolue à ce niveau », expliquait Vincent Collet au sujet de Pau Gasol.

Tony Parker était passé à côté de son match ce soir-là avec seulement 6 pts au compteur et 1/8 aux tirs. Seul Ronny Turiaf avait passé la barre des dix points côté français. Il n’y a pas eu match. Les Espagnols ont rapidement mis la pression sur les extérieurs, provoquant ainsi les pertes de balles et les paniers faciles en contre-attaque. « C’est quasiment impossible de jouer face à une sélection espagnole qui a pris confiance », notait le coach tricolore. Les deux équipes se sont métamorphosés en cinq ans mais les joueurs clés – la France joue sans Parker, évidemment – sont plus ou moins les mêmes… et les données ne sont pas si différentes. Comme en 2009, les Espagnols vont chercher à étouffer l’attaque des Bleus tout en s’appuyant sur Pau Gasol à l’intérieur… Quelle équipe avait remporté l’Eurobasket cette année-là ? L’Espagne, évidemment…

28 août 2010, phase de poules du Mondial en Turquie.

France 72 – 66 Espagne. Premier jour de compétition et premier exploit pour les joueurs de Vincent Collet. Sans Tony Parker mais avec Boris Diaw, Nando De Colo, Nicolas Batum et compagnie, les Bleus viennent à bout des champions du Monde et d’Europe en titre, privés de Pau Gasol il est vrai. L’enfer était promis aux Français avant la rencontre. Le début de la rencontre laissait d’ailleurs présagé d’une nouvelle défaite face à l’ogre espagnol, en tête après les dix premières minutes de jeu (9-18). Mais les Bleus y ont cru. Ils y sont allés au culot et ils ont défendu comme des morts de faim, motivés à l’idée de faire tomber une sélection qui s’affirme de plus en plus comme « l’ennemi préféré » de l’EDF.

Une victoire pour rien en 2010

« Défensivement, on a été énormes », clamait Ali Traoré après la rencontre. En l’absence de Tony Parker, les joueurs de Vincent Collet se sont appuyés sur leur détermination. Ils ont joué en équipe, et, à l’inverse de 2009, plusieurs joueurs ont inscrit plus de dix points (Alain Koffi, Nicolas Batum, Andrew Albicy et Mike Gelabale). Le jeune Albicy a été décisif dans le quatrième quart, remporté 29-22 par les Français. Ils l’ont fait ! « On a fait un grand match, on est venu pour ça, et on l’a fait. Collectivement, on a joué ensemble, tout le monde était présent, on a fait ça ensemble ! C’est un exploit », expliquait Mike Gelabale, héros chevelu (à l’époque) de la rencontre avec 16 points et 6 rebonds. Malheureusement, l’équipe de France terminera les phases de poules avec trois victoires et deux défaites (dont un revers face à la Nouvelle-Zélande…) avant d’être éliminé en huitièmes de finale par l’hôte turc, finaliste cette année-là.

11 septembre 2011, deuxième phase de l’Eurobasket en Lituanie.

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Joakim Noah a bien porté le maillot bleu à une époque. La preuve, ici.

France 69 – 96 Espagne. Il faut bien comprendre que cet affrontement était sans importance pour le classement final de la deuxième phase de poules. Invaincue depuis le début de la compétition, l’équipe de France ne s’est pas présentée au complet pour un dernier match de poules si ce n’est une symbolique première place au sein de leur groupe. Tony Parker, Joakim Noah et Mickael Gelabale – trois des cadres de l’effectif – ont ainsi été laissés au repos. « Joakim souffre toujours beaucoup de sa béquille à la cuisse reçu jeudi. Le sang est descendu et son mollet est noir. Quant à Tony, on l’a mis au repos parce qu’il était fatigué et qu’il y avait une crainte de blessure », assurait Vincent Collet.

On parie que la mention de « Jooks » vous a fait un petit quelque chose, n’est-ce pas ? Le pivot des Chicago Bulls était du voyage en Lituanie. Mais c’est un autre intérieur NBA, Kevin Seraphin, qui s’est mis en valeur lors de ce France – Espagne. Il a inscrit 18 points face à Marc, Pau Gasol et Serge Ibaka. Les Bleus ont tenu l’espace d’une mi-temps avant d’encaisser un 20-2 en six minutes face à Juan Carlos Navarro et ses coéquipiers. Mais vous l’aurez compris, l’essentiel était ailleurs. En terminant deuxièmes du groupe, la France a donc opté pour un quart de finale face à la Grèce mais elle s’est surtout évitée une demi-finale éventuelle face à la Lituanie, pays organisateur. Mais les troupes de Sarunas Jasikevicius ont manqué leur compétition. Ils sont éliminés à la surprise générale par la Macédoine de Bo McCalebb, offrant ainsi une voie royale à l’Espagne jusqu’en finale…

18 septembre 2011, finale de l’Eurobasket en Lituanie.

France 85 – 98 Espagne. La désillusion. Même si l’Espagne était une nouvelle fois favorite, on avait l’espoir que cette équipe de France estampillée NBA avec Tony Parker, Joakim Noah ou encore Boris Diaw et Nicolas Batum dans ses rangs viennent enfin à bout des frères Gasol et de l’intenable Juan Carlos Navarro. Mais le collectif espagnol était trop fort. Pau Gasol (17 pts, 10 rbds) était trop fort. Serge Ibaka (5 block) était trop fort. Et surtout, Navarro (27 pts, 5 pds), élu meilleur joueur de la compétition, était trop fort. Le Graal était à portée de main pour les Bleus.


Une première douleur en 2011

« C’est dur de finir cette aventure sur une défaite. On voulait tellement gagner cette médaille d’Or que le basket français attend depuis des années », résumait Nicolas Batum. La déception domine mais cette défaite est peut-être le symbole de quelque chose de plus grand. C’est le début d’une aventure. Pour la première depuis 2000 et une médaille d’Argent décrochée à Sidney, l’équipe de France est qualifiée pour les Jeux Olympiques de Londres. « C’est important de prendre date. C’est un encouragement pour le futur. Pour moi, c’est indéniable qu’une équipe est née », témoignait Vincent Collet après la défaite. Les Bleus n’ont pas à rougir. Ils peuvent célébrer. La finale de la compétition et cette défaite ne doit pas être perçue comme la fin mais bien comme les prémices de l’équipe de France actuelle. Le pic de la rivalité entre l’Espagne et la France n’a pas encore été atteint, d’autres rencontres à enjeux suivront entre les deux équipes…

8 août 2012, quart de finale des Jeux Olympiques à Londres.

2012, un match qui donne la rage

France 59 – 66 Espagne. Rageant. Voilà le mot clé pour retranscrire le sentiment dominant à l’issu de ce quart de finale au cours duquel le vent a une nouvelle fois tourné en faveur des Espagnols. Rageant, à l’image de ce dernier QT mal négocié (6-15) lorsque les tricolores se sont montrés attentistes, incapables de soutenir un Tony Parker trop esseulé pendant de longues séquences offensives. Rageant, comme cette dernière minute mal négocié alors que le score était encore de 57 – 58. Rageant, comme ces longues minutes passées sans marquer alors que la défense française contenait les assauts espagnols. Rageant, comme ce coup de Nicolas Batum sur Juan Carlos Navarro. « Quitte à faire une faute, autant que ça soit une bonne faute parce qu’à force de les voir se laisser tomber, on a envie qu’ils tombent vraiment pour quelque chose », témoignait Yannick Bokolo pour expliquer le geste de son coéquipier. Batum présentera ses excuses après la rencontre se justifiant par un trop-plein d’émotions. On peut difficilement lui en vouloir : combien de français auraient rêvé de faire la même chose ? Oui, rageant, comme l’attitude des Espagnols, Navarro, Calderon et Fenandez en tête. Rageant, comme cette manie de « flopper », de contester chaque décision, de râler, de chambrer puis de se cacher, etc. Rageant, comme l’absence de Joakim Noah qui aurait pu changer la donne. Rageant, comme le vécu collectif et le talent de l’Espagne, une nouvelle fois reine d’Europe. Les coéquipiers de Pau Gasol sont allés jusqu’en finale. Ils ont croisé le fer avec Team USA, une équipe que l’on aurait rêvé de voir face à la France. Rageant, rien de plus.

20 septembre 2013, demi-finale de l’Eurobasket en Slovénie.

France 75 – 72 Espagne (après prolongations). Sans doute l’un des plus bels exploits du basket tricolore. Un moment de grâce, un moment unique. Une rencontre sous haute tension. Des pleurs et de la joie, beaucoup de joie. Les Bleus y sont enfin parvenus. Ils ont battu l’Espagne, finaliste des J.O l’année précédente et favorite de cet Eurobasket – au même titre que les Français – en Slovénie. Au diable la finale de l’Euro en Lituanie. Au diable le quart de finale perdu à Londres. On s’en fiche. Les Bleus l’ont fait. ON A BATTU L’ESPAGNE.

2013, le discours culte de TP… ILS L'ONT FAIT !

La rencontre, diffusée conjointement sur France Télévision et Canal + est suivie par des millions de téléspectateurs. Tout un peuple attendait ça. Mais aucun citoyen français n’était plus motivé que les joueurs eux-mêmes. « On a défendu comme des morts de faim jusqu’au bout. Ce qu’on a fait en prolongation, c’est phénoménal, avec pas de taille. C’est le destin. Il y a des moments où ça bascule », témoignait Vincent Collet après l’exploit. Le début de match n’était pourtant pas à l’avantage de l’équipe de France. Bousculés, les Bleus sont à la rue et se raccrochent au seul Tony Parker. On se dirige une nouvelle fois vers un scénario catastrophe. « C’était un cauchemar en première mi-temps. On a tenu seulement grâce à Parker. On sentait que si on se lâchait pas, on se dirigeait à nouveau vers une défaite », poursuivait le coach tricolore. ‘TP’, patron de l’équipe depuis des années, s’est distingué sur le parquet, certes, mais surtout dans le vestiaire. Son discours à la pause a eu don de révolter ses coéquipiers. On en a encore des frissons.

« Ils nous prennent pour de la merde ». Et les Espagnols n’ont pas vu venir la révolte. Les Bleus se sont surpassés dès le retour des vestiaires pour inverser la tendance. Ils ont arraché la prolongation, puis ont remporté cette rencontre historique, s’ouvrant ainsi la porte d’une finale plus facile à négocier face à la Lituanie. Champions d’Europe. CHAMPIONS D’EUROPE !

3 septembre 2014, phase de poule de la Coupe du Monde à Grenade

France 64 – 88 Espagne. Cette défaite en Slovénie est encore dans toutes les têtes en Espagne quand les deux rivaux se sont retrouvés à Grenade en 2014. Comme l’a fait remarquer Vincent Collet avant le match, le rapport de force a changé. Serge Ibaka, Juan Carlos Navarro et surtout Pau Gasol ont fait leur retour côté espagnol. Tony Parker, Nando De Colo et Alexis Ajinça n’étaient pas présents. L’Espagne, les joueurs, le public… tous attendaient cette rencontre. Ils voulaient leur revanche. Ils voulaient gagner mais pas seulement. Ils voulaient détruire l’équipe de France sur un score fleuve. Ils voulaient l’emporter avec la manière. Et ils l’ont eu, leur victoire éclatante. Les Bleus ont tenu quinze minutes avant de prendre un premier éclat. Ils n’ont jamais pu revenir dans le match par la suite, dominés par une équipe espagnole toute pimpante devant son public. Avec un « Babac » à la rue (3 points, 2 rebonds, 3 passes) et un secteur intérieur mangé tout cru comme des tapas par Marc Gasol (17 pions), les tricolores ont pris l’eau. « Avec moins d’erreurs, on peut tout de même accrocher quelque chose« , notait quand même Thomas Heurtel, bientôt prophète de son pays natal dans son pays d’adoption (Le Français jouait à l’époque en Espagne – OK, elle est dure à saisir). Il ne croyait pas si bien dire.

10 septembre, quarts de finale de la Coupe du Monde à Madrid.

France 65 – 52 Espagne. A peine deux ou trois minutes après le buzzer, un journaliste a demandé à Nicolas Batum s’il réalisait que les Bleus venaient de réaliser l’un des « plus beaux exploits du sport collectif français« . C’est fou à quel point l’euphorie peut pousser à dire des conneries monumentales. Mais cette question un peu enflammée témoigne du sentiment de jouissance palpable après cette victoire exceptionnel des coqs underdogs en terre ibérique dans une arène de Madrid restée amorphe. Les chants, les huées, les brimades, les vannes à la con… disparus. Balancés au loin par les longs bras tentaculaires de Rudy Gobert de la même manière que le pivot du Utah Jazz, pas encore cadre de l’équipe à l’époque, avait repoussé les tirs des frères Gasol. La fierté espagnole bafouée par un Heurtel insolent dans le quatrième quart temps, au point d’en donner d’en faire frémir l’un des plus célèbres commentateurs de Canal +.

Vincent Collet et ses soldats ont remporté l’une de leurs plus belles batailles ce soir-là. Une victoire tactique, avec des choix payants du coach et une concentration de tous les instants d’une équipe pourtant (mal) habituée à avoir des trous d’air en cours de route. Un succès héroïque qui a effacé les douleurs du passé, du moins celles qui n’avaient pas encore été soignées par le titre européen de 2013. L’un des plus grands exploits du sport collectif français, peut-être pas, mais l’un des plus grands moments de l’histoire du basket hexagonal, sans aucun doute. Dommage que Nico Batum et ses coéquipiers n’aient pas joué avec la même détermination et surtout la même application la première mi-temps de leur demi-finale contre la Serbie. Ils ont manqué le coche de peu, laissant les joueurs de Sasha Djordjevic aller défier Team USA – et Stephen Curry, Derrick Rose, Kyrie Irving et compagnie – en finale de la Coupe du Monde. Ils reviendront tout de même d’Espagne avec la médaille de Bronze et la perspective de défendre leur sacre européen à la maison, en France, avec une équipe au complet cette fois-ci. On parlait même de la potentielle équipe de France la plus forte de tous les temps à l’époque…

Le 17 septembre 2015, demi-finale de l’Eurobasket à Villeneuve-D’Ascq

France 75 – 80 Espagne. Avec le retour de Tony Parker, la montée en puissance des jeunes Rudy Gobert et Evan Fournier, le comeback et l’ascension d’un incroyable Nando De Colo en plus des valeureux guerriers Bronzés en Espagne, les Bleus rêvaient de décrocher un nouveau titre devant un public hystérique à Villeneuve-D’Ascq. La France n’avait jamais été forte. Et, du même coup, une défaite contre l’Espagne n’aurait jamais pu lui faire aussi mal. Elle pourrait rouvrir la plaie dans le thorax, enfoncer une lame jusqu’au coeur et déchiqueter les entrailles du public tricolore mis en confiance par les deux précédents succès. Les Espagnols sont pour une fois moins bavards. Mais ils sont en mission. Et leur objectif est simple : Beat France.

Pau Gasol a été phénoménal tout le tournoi. Intouchable. Au-dessus du lot. Mais cette rencontre contre son adversaire de toujours, un adversaire contre lequel il n’a jamais perdu, restera comme le chef d’oeuvre du géant. 40 points, 11 rebonds. Beaucoup de lancers-francs. Vraiment beaucoup de lancers-francs. Des lancers qui permettront aux Espagnols de se remettre dans le match alors qu’ils ont été dominés pendant une majeure partie de la rencontre. Des lancers qui ont fini par agacer Vincent Collet, Rudy Gobert ou encore Nicolas Batum, tous fous de rage envers l’arbitrage en zone mixte et en conférence de presse. Car oui, la France a perdu. L’Espagne tient sa revanche et elle ne s’est pas faite prier pour la fêter dans les tribunes peu à peu désertées du Stade Pierre Mauroy de Lille. L’issue de la rencontre a été cruelle pour des Bleus sans doute plus forts mais dépassés lors du match le plus important de la compétition. Parker, pas en jambes, prendra ses responsabilités en reconnaissant un niveau de jeu indigne de son statut. Mais le mal était déjà fait. Gasol, Rudy et leurs compères ont fini sacré dans le Nord. Terriblement déçu et énervé après la demi-finale, Batum effectuait un constat glaçant : « Ils seront toujours les rois.« 

Il reste encore un espoir. Un match. Une ultime rencontre pour les générations de Tony Parker et de Pau Gasol avant une période de transition qui semble inévitable. Un duel pour désigner enfin un vainqueur. Un duel pour enfoncer le marteau dans le coeur tricolore ou pour se venger des défaites à Londres et à Lille. Une dernière opposition à Rio pour s’offrir de jouer Team USA – sauf catastrophe – en demi-finale des Jeux Olympiques. La prochaine page de l’histoire de la rivalité entre les deux nations se joue ce soir. Beat Spain… again ?

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