Gregor Beugnot : « On ne vient pas en Euroleague pour faire de la figuration »

Gregor Beugnot s’est posé avec nous pour évoquer formation, coaching, titre, Euroleague et recrutement. Passionnant.

Présent au Tony Parker Camp de Villeurbanne en tant que coach, Gregor Beugnot nous a accordé quelques minutes pour un entretien riche dans lequel il évoque la formation française, son incroyable année avec Chalon, l’Euroleague et son recrutement.

BasketActu : Comment abordez-vous le coaching auprès des stagiaires ? J’imagine que la façon d’enseigner est différente de celle pour vos joueurs professionnels…

Gregor Beugnot : C’est vraiment même l’opposé dans le sens où on est là pour leur apprendre et leur inculquer certaines choses mais comme il n’y a pas assez de temps de travail, on est obligé d’apporter tous les jours des variantes et on n’a pas assez de temps pour développer assez les fondamentaux. Quand on travaille avec un jeune dans une structure de club, on peut planifier son évolution et on sait que l’on va travailler pendant un mois, un mois et demi, les fondamentaux qu’il n’a pas. On va le faire évoluer comme ça. Alors que là, il faut qu’ils repartent et qu’ils soient enrichis, que l’on ait pu leur montrer plein d’exercices et qu’ils puissent à un moment puiser dedans pour travailler personnellement avant de reprendre les entraînements dans leur club. Ce n’est pas du tout pareil. Là, on fait beaucoup d’échange sur ce que doit être un professionnel. Quand on gère des professionnels, on leur impose. C’est totalement différent. C’est une approche différente, c’est essayer de les enrichir mais rapidement. Mais par contre, il faut toujours être capable de répondre à leur(s) attente(s), à leur(s) envie(s) et de leur inculquer comment réussir aussi. Parce que souvent ils rêvent, ils pensent que ça va venir comme ça parce qu’ils ont un bon petit potentiel, ils sont les meilleurs de leur club, et qu’ils sont loin d’un potentiel qui pourrait être exploitable à haut niveau. Donc il faut vraiment essayer de les guider et leur faire comprendre que ça va être avec un gros travail de fondamentaux surtout qu’ils pourront avoir un bon petit niveau.

BasketActu : Que pensez-vous de la formation en France ?
GB : Ça change, ça change. Alors, est-ce que c’est le fait qu’il y ait eu une envie globale de croire en nos potentiels français ? Je ne suis pas persuadé, pourtant on est le seul pays européen à fournir autant de joueurs en NBA. Je pense qu’on s’est focalisé à l’époque sur « les Américains coûtent moins chers, on va faire des effectifs d’Américains et autres ». Et le basket français a obligatoirement régressé. Pas par rapport au fait que l’on prenne des Américains mais par rapport au fait qu’il y avait de moins en moins d’identité dans les clubs et que surtout ça a démobilisé les jeunes qui se disaient « de toute façon, je ne jouerai jamais, ils ne prennent que des Américains ». Aujourd’hui, un club par exemple comme Chalon, on peut prendre cinq Américains, on n’a pas un gros budget. Non, on ne prend que quatre Américains dont un qui est au bout du banc de touche et qui ne joue que très rarement. On développe nos jeunes et on les fait jouer. Ce qui fait qu’aujourd’hui, il y a une croyance certainement dans les jeunes par rapport au travail, par rapport à une planification de leur carrière et je pense que, je ne sais pas si c’est le fait que Tony (Parker) ait aussi parlé souvent de ça dans les journaux, dans les médias et ainsi de suite, mais on a une génération de jeunes joueurs qui est en attente de ça et que c’est à nous les staffs de tout club de Pro A/ Pro B et même en dessous de tout mettre en oeuvre pour que ces gamins reçoivent le maximum de fondamentaux, de bases et puissent percer. Je trouve qu’aujourd’hui, on change notre mentalité, on n’a plus peur des jeunes Yougos, des jeunes Américains et autres. On commence à avoir un excellent niveau et ça doit aussi motiver certains en se disant « mais mince, si on arrive à former des Lauvergne, des Lang, des Sefolosha (même s’il était Suisse), des joueurs comme ça, on doit pouvoir y arriver ». Donc tout le monde commence à faire très attention dans les coachs qui prennent dans les centres de formation et au niveau du travail de l’INSEP qui est fait avec les meilleurs potentiels. Tout est, je trouve aujourd’hui, mis en oeuvre pour que le jeune puisse grâce au travail, aller vers les équipes françaises. Sur les dernières équipes qui ont eu la possibilité de gagner les titres, on a souvent des potentiels. Cholet l’a démontré avec Séraphin et Gobert par exemple, donc aujourd’hui ça donne aussi des idées aux autres clubs qui se disent « on ne va pas investir que sur des joueurs américains, on va avoir une identité, on va faire des transitions avec des jeunes qui seront demain les futurs bons joueurs du championnat, voir plus loin ».

BasketActu : Sur quel(s) aspect(s) du jeu les jeunes joueurs français doivent travailler en priorité ?
GB : Que les fondamentaux, c’est tout. Ils ont les qualités athlétiques que l’on n’avait pas, ils ont le mental que l’on n’avait pas, ils sont ambitieux, ce que, nous, nous n’avions pas à l’époque parce qu’il n’y avait pas la loi Bosman donc personne ne partait à l’étranger. Tout le monde restait pour le championnat de France et on « satisfaisait indirectement le plus haut niveau ». Aujourd’hui, ils rêvent d’Euroleague, de NBA, de tout ça. Mais ils travaillent. Comme on insiste beaucoup sur les fondamentaux et autres, aujourd’hui ceux qui percent ce sont ceux qui ont le plus de fondamentaux.

BasketActu : Quelles sont les principales lacunes des joueurs quand ils arrivent en pro selon vous ?
GB : Le mental, l’intransigeance dans le travail, la dureté. Pas la dureté physique parce que l’on est là pour la développer mais la dureté mentale pour ne jamais lâcher. Parce qu’en fait, ils vont travailler pendant un moment sans en toucher les dividendes, parce qu’ils partent de tellement loin. Et ça, souvent ils ne sont pas prêts. Au mois de décembre, janvier, ils craquent un peu à l’entraînement, dans leur tête, ils ont l’impression qu’ils ne vont pas pouvoir y arriver. Alors que ce n’est pas ça du tout. C’est que pour faire jouer un jeune, il faut qu’il soit au moins pas trop loin au niveau du titulaire que l’on va remplacer parce que si c’est trop loin, c’est faire un cadeau, ce n’est pas bon. L’équipe va régresser. Et puis la discipline. La discipline dans le travail, dans le jeu, tout ça. C’est quelque chose qu’il faut leur inculquer dès leur plus jeune âge. Mais l’absence de fondamentaux qu’ils reçoivent avant c’est préjudiciable à leur carrière, c’est dommage. Après, que l’on ait pas une qualité d’approche technique parce que l’on ne maîtrise pas, parce que l’on est pas à haut niveau, ça peut arriver. Par contre, de ne pas apporter les fondamentaux qui sont la base du basketteur, c’est dommage.

BasketActu : Globalement, quel est le niveau de jeu affiché par les stagiaires du Tony Parker Camp ?
GB : Là, c’est un peu particulier parce que ce n’est pas le camp élite que l’on fait d’habitude à Fécamp. La semaine élite, on a tous les meilleurs potentiels du championnat espoirs, limite équipe de France de jeunes, INSEP, garçons et filles. Donc là, en une semaine techniquement, on arrive à une qualité de jeu exceptionnelle. Là c’est ouvert un petit peu à tout le monde. Donc ça doit faire à peu près 1/3, 1/3, 1/3, par rapport aux très bon potentiels, moyens et joueurs qui sont certainement venus pour faire une photo avec Tony ou voir ce que c’était le camp. Le niveau est plus faible mais ce qui n’empêche pas que l’on a une bonne évolution de qualité dans les matches le soir mais c’est certainement le niveau le plus faible que j’ai vu de tous les stages que j’ai fait.

BasketActu : Comment jugez-vous vos chances de qualification pour le Top 16 en Euroleague ?
GB : Ça va dépendre de pas grand-chose. On reçoit Gdynia et on va à Berlin. Si j’avais la chance de faire 2/2, je mettrai la pression sur Berlin qui n’aurait plus le droit de perdre chez lui. Le Colisée n’est quand même pas une salle facile à prendre. Ça va se jouer à des détails, ça va peut-être se jouer, si je gagne à l’extérieur, à un match chez moi sur une possession, un panier réussi à la fin au buzzer. Et voilà, on passerait. Mais je pense que je suis dans une poule où je peux sortir, que je peux passer. Ça, j’y crois, mes joueurs aussi. On ne vient pas en Euroleague pour faire de la figuration, pas du tout. On va travailler énormément de stratégies en pré-saison pour pouvoir s’adapter aux différences physiques qu’il y a entre les grosses cylindrées européennes. Vraiment, je pense à des détails. Si j’arrive à faire 2/2 au départ, une victoire chez soi, une victoire à l’extérieur, ça va imposer aux autres équipes d’être dans l’obligation d’aller gagner soit à Berlin, soit à Gdynia, soit à Chalon. S’ils n’y arrivent pas, ils iront battre les autres chez eux. Dans ce cas là, je passerai.

BasketActu : Quelles sont vos ambitions au niveau national pour la saison prochaine ?
GB : Quand on est champion, on doit attaquer le championnat pour défendre son titre. Alors c’est dur, les dix dernières années c’est presque dix fois un champion différent. Mais je pense que toute l’année, on a très très bien travaillé avec eux pour leur mettre dans la tête qu’ils allaient être champions. Et au départ de l’année, ils n’ y croient pas du tout, ils pensent que l’on fabule un peu, ils pensent que l’on est des illuminés parce que l’année dernière on avait gagné la coupe de France. Toute l’année on n’a pas lâché, toute l’année on est revenu sur ça alors que l’on ne l’a jamais affiché sur les journaux, sauf avant la semaine des As. Quand il y a eu le trophée de la semaine de As, on leur a dit « on ne veut pas de décompression, pas de joie, ce n’est pas ce que l’on cherche », alors que c’était le deuxième trophée du club. Quand on a regagné la coupe de France, c’était pareil. On est rentré en bus, il n’y avait pas un bruit alors que l’on venait de faire un doublé qui était déjà exceptionnel. On leur a dit « c’est le titre que l’on veut et vous êtes maintenant formatés pour aller le chercher ». Je pense que la défaite en finale de l’Eurochallenge, elle fait le plus grand bien parce que les joueurs se sont rendus compte qu’ils étaient passés pas loin contre une grosse équipe européenne, qui est championne de Turquie en plus. Ce sont des détails sur lesquels on focalisait depuis un petit moment et ce ne sont  pas que des détails techniques. Et je pense que ça a bien aidé, parce que l’équipe a pris conscience de son potentiel au niveau européen et elle n’a pas commis les mêmes erreurs, surtout dans les playoffs quand on a eu les demis-finales contre Orléans qui ont été très très dures. Une équipe grandit à travers ses échecs. L’échec en finale de coupe d’Europe à mon avis est certainement ce qui nous a donné la possibilité de remporter le titre, parce que je ne vais pas dire que ça a été bien digéré mais ça a apporté à l’équipe la croyance en eux pour aller chercher le trophée mais surtout de gommer toute ces petites bévues, toutes ces petites erreurs qui nous ont coûté en finale de coupe d’Europe. Et ça a été intelligemment digéré donc c’est certainement ce qui nous a sauvés.

BasketActu : Malcolm Delaney a quitté Chalon et Marcus Denmon vient le remplacer. Quelles sont les qualités premières de ce joueur à votre avis ?
GB : Denmon c’est un peu un croisement entre Marquez Haynes et Malcolm Delaney, les deux derniers joueurs que j’ai eu sur ce poste-là. En plus, il est propriété des Spurs puisqu’ils l’ont drafté au deuxième tour. Les Spurs ne voulaient pas s’en séparer, ils voulaient le garder sous couveuse. Comme le joueur me plaisait bien et j’ai comme réputation Outre-Atlantique d’être un coach quand même formateur avec les jeunes rookie, on a trouvé vite un deal avec les Spurs. Donc, c’est en parfait accord dans la formation Spurs – Élan Chalon, et les agents du joueur. Il vient pour travailler très dur, c’est un vrai (poste) 2 très opérationnel qu’il faut ramener sur un poste 1. J’ai besoin d’avoir un poste 1 qui passe 10-15 minutes derrière (Steed) Tchicamboud dans les matches, puisque je n’en ai pas d’autre. Le deal convient à tout le monde et j’adore le joueur. Après, ce n’est pas parce que je l’adore qu’il fera une bonne saison, parce qu’il faut qu’il s’adapte au jeu à l’européenne, à l’équipe et ainsi de suite. Mais je pense qu’il a toutes les qualités pour apporter un petit plus encore par rapport à ce que l’on avait l’année dernière avec Malcolm qui nous a fait une très bonne saison. C’est un joueur qui n’a peur de rien, qui a de la densité physique, qui a de l’explosivité comme en avait Marquez Haynes, et qui est plus adroit que Malcolm Delaney. Donc je ne pense pas avoir fait une mauvaise pioche du tout. Maintenant, tout le monde le sait, quand les Spurs draftent, même au deuxième tour, c’est en général un joueur qu’ils veulent mettre un jour ou l’autre dans leur collectif. Donc, c’est en général un joueur complet et je pense que là ils ne se sont pas loupés non plus dans leur choix.

BasketActu : Est-ce que la piste Alexis Ajinça, qui sort d’une summer league avec les Spurs, est-elle toujours activée dans le but de renforcer votre effectif ?
GB : Elle est toujours activée, mais je ne sais pas si elle ira au bout. Mais elle est toujours activée, oui. Il y a plein de pistes activées. Hélas, j’ai du mal à faire mon choix parce que ce que je recherche en fait c’est le croisement de trois joueurs que j’ai vus. Il y en a 80-90 que j’ai éliminés parce qu’ils ne me plaisent pas du tout mais je n’arrive pas à trouver le joueur qui correspond à ce que j’attends pour renforcer l’équipe. Ne sachant pas si je vais le trouver, je garde des joueurs comme ça dont Alexis Ajinça mais aussi d’autres joueurs.

Tags : ,
Comments

Commentaires

Comments are closed.